Quatre essences, quatre tempéraments : orme blanc, châtaignier, érable sycomore et tilleul
Cette semaine, je vous propose de quitter un instant les vedettes habituelles pour aller saluer quatre essences qui ont chacune leur caractère. Et avec le bois, croyez-moi, le caractère compte presque autant que la couleur !
L’orme blanc ouvre le bal : un survivant élégant que l’on est toujours heureux de croiser après les ravages de la graphiose. Vient ensuite le châtaignier, avec ses usages de bon sens et son parfum de campagne. L’érable sycomore joue les grands seigneurs du bois blanc. Et pour finir, le tilleul protège, apaise et se laisse sculpter avec une gentillesse étonnante.
Quatre bois, quatre ambiances, mais au fond une même leçon : il n’y a pas de petite essence. Il y a surtout des bois qu’il faut apprendre à regarder, à comprendre… puis à respecter.
L’orme blanc : le survivant élégant

L’orme blanc, ou orme des montagnes, a quelque chose d’un rescapé. Quand on passe devant un orme aujourd’hui, on a de la chance : la graphiose a fait des ravages terribles et a pratiquement effacé une grande partie des ormes de nos paysages. L’orme blanc a mieux résisté que d’autres espèces, ce qui lui donne aujourd’hui une place un peu particulière, presque émouvante.
Son bois est dur, hétérogène, fibreux, avec de très bonnes caractéristiques mécaniques. On l’a utilisé en charpente, pour des pièces d’outils, des escaliers, du mobilier et même des réalisations très variées, des meubles campagnards de luxe au mobilier plus moderne. En revanche, il ne faut pas lui demander ce qu’il ne sait pas faire : en extérieur, il n’est pas le meilleur candidat, et son aubier doit être éliminé.

À l’usinage, ce n’est pas le plus docile. Le fil irrégulier peut faire chauffer les outils, laisser des brûlures et compliquer un peu la tâche. Mais lorsqu’on persévère, l’orme sait offrir une finition d’une grande finesse, presque polie. Et en tournage, il devient franchement séduisant. Ses veines prennent de la profondeur, la lumière s’y promène, et l’on comprend vite pourquoi ceux qui en trouvent quelques plateaux ont intérêt à en profiter.
Le châtaignier : le bois du bon sens

Pendant des siècles, le châtaignier a été bien plus qu’un arbre : il a nourri des régions entières. Dans les Cévennes, en Corse ou en Ardèche, on l’a même surnommé l’arbre à pain. Avant l’arrivée de la pomme de terre, la châtaigne tenait une place essentielle là où les terres étaient trop pauvres pour le blé. Cela pose tout de suite le personnage : un bois utile, proche des gens, enraciné dans la vie réelle.
Et son bois est à son image. Il est résistant, durable, supporte bien les intempéries et possède même une certaine souplesse. On l’emploie volontiers pour les parquets, les meubles massifs, la charpente, et bien sûr pour tout ce qui demande une bonne tenue dans le temps. Les piquets de vigne centenaires en savent quelque chose…

Il a aussi un petit caractère bien à lui : chargé en tanin, avec une odeur très reconnaissable, presque rurale, il ne cherche pas à faire le malin. Il fait le travail, et il le fait bien. Et puis il a un autre avantage qui n’est pas du tout négligeable : les insectes apprécient peu son cœur de bois. En charpente, cela lui donne quelques arguments supplémentaires. Bref, le châtaignier n’est peut-être pas le plus bavard, mais c’est clairement un bois sur lequel on peut compter.
L’érable sycomore : Sa Majesté du bois blanc

L’érable sycomore, Philippe l’appelle très justement “Sa Majesté royale”. Et ce n’est pas pour rien. Son bois fait partie des meilleurs bois d’ébénisterie : dur, homogène, clair, facile à travailler et capable de prendre un très beau poli. C’est l’un de ces bois qui donnent tout de suite envie de faire du bel ouvrage.
Sa teinte crème, parfois légèrement nacrée ou rosée, sa maille fine et serrée, son aspect satiné sur quartier… tout cela explique pourquoi il est tant recherché par les ébénistes, tourneurs, sculpteurs, marqueteurs et luthiers. On peut pratiquement tout faire avec lui. C’est un bois noble, mais sans arrogance : il sait se mettre au service du geste.
Il faut simplement le traiter avec un peu d’attention. Il s’oxyde facilement, il peut rosir, et il a tendance à s’échauffer si l’outillage n’est pas irréprochable. Autrement dit : ce n’est pas un bois pour le travail bâclé. Mais quand on s’applique, le résultat est souvent splendide. Et lorsqu’en plus il se présente avec des ondes, des loupes ou des figures particulières, on entre carrément dans la catégorie des bois qui font rêver.

Le tilleul : l’ami des sculpteurs

Le tilleul porte très bien son surnom d’arbre protecteur. Dans l’histoire comme dans les villages, il a longtemps été un point de rassemblement. Avec ses feuilles en forme de cœur, il évoque la protection, l’amitié, la fidélité et même une certaine douceur. Eh bien son bois lui ressemble assez bien.
C’est un bois léger, clair, au toucher soyeux, presque cireux. Une fois sec, il se montre remarquablement stable. Il ne bouge plus beaucoup, ce qui est une qualité précieuse. Il prend bien les teintes, accepte les finitions et, surtout, il se laisse travailler avec un vrai plaisir. En sculpture, c’est un classique absolu. En tournage, il rend aussi de très beaux services, tout comme pour les cuillères, bols et objets décoratifs, d’autant qu’il est sans danger pour les aliments et quasiment sans odeur.
Évidemment, comme souvent avec les bois trop gentils, il y a une petite contrepartie. Le tilleul a un comportement un peu abrasif pour les outils et demande un affûtage sérieux. Disons-le autrement : il se laisse faire, mais il aime qu’on arrive avec des outils bien préparés. Si c’est le cas, il vous le rend très bien.

Conclusion
Si je devais résumer ces quatre essences en une phrase, je dirais ceci : l’orme blanc surprend, le châtaignier rassure, l’érable sycomore impressionne et le tilleul accompagne.
Voilà encore une belle preuve que le bois n’est jamais monotone. Derrière chaque essence, il y a une histoire, une géographie, des usages, des qualités, des défauts… et souvent une vraie personnalité. C’est aussi pour cela que l’on ne s’en lasse pas.
Alors si, dans un coin d’atelier, chez un scieur ou au détour d’une balade, vous croisez l’un de ces quatre compagnons, regardez-le bien. Il a certainement quelque chose à vous apprendre.



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